Impossible pour un individu de n’avoir pas été, un jour, l’objet d’un classement. Aujourd’hui, la démarche de classement commence chez les touts petits, avant même la classe maternelle. L’évaluation est là pour cela. Et nous évaluons pour la bonne cause : détecter avant même qu’ils n’apparaissent explicitement, les possibles troubles. Nous ne sommes jamais trop prévoyants c’est bien connu… Passons donc sur le paradoxe de la situation pour envisager un autre aspect. Une fois les évaluations menées, il reste à méthodiquement classer, c’est-à-dire créer un ordre. Et dans nos sociétés modernes lorsqu’il s’agit de l’activité de classement, il semble bien que l’imagination ne manque pas…

Dans le champ de la santé, un exemple aussi caractéristique que caricatural est donné avec la dernière et 5ème parution du D.S.M. Derrière ces trois lettres : le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, la nouvelle bible de la médecine psychiatrique mondiale venant des Etats-Unis.

Avec le D.S.M, la souffrance mentale, les maladies mentales sont devenues au fil du temps des syndromes et des troubles. Le psychisme s’est transformé en description de comportements pathologiques. Pour qui veut se faire une idée de ce qui signifie « classer », « classifier » des comportements, le D.S.M 5 est sans concurrence. Il est presque impossible d’avoir un comportement disons un peu excessif – c’est-à-dire dépassant une norme – sans qu’il ne soit recensé par D.S.M 5. Les repérages du non pathologique et du pathologique volent donc en éclats. Quelques morceaux choisis : vous présentez des manifestations émotionnelles telles que des pleurs, un sentiment de tristesse ou encore d’abattement au terme de deux semaines après le décès d’un être proche ?

Alors vous êtes entré dans un « épisode dépressif majeur » nécessitant une prise en charge. Quinze jours pour un être cher donc… Vous avez une affection particulière pour la collection d’un type d’objet qui n’a pas d’utilité fonctionnelle et régulière ? Alors vous voilà atteint d’un « trouble d’accumulation pathologique ». Vous avez des accès de gourmandise régulier ? et qui se répètent dans le temps (trois mois) alors vous pouvez soupçonner un « syndrome d’hyperphagie ». Vous avez tendance à traquer les comédons et autres petits boutons et imperfections de l’épiderme de votre visage et de le faire à une fréquence excessive ? Alors vous êtes probablement sous le coup d’un « trouble de curage de peau »… autant dire que chez les ados, c’est un trouble généralisé ! Il n’y a plus d’enfants turbulents et agités, il y a des « hyperactifs » qui combinent des troubles dont les noms commencent par un « dys ». Exit la timidité, place à la « phobie sociale »…

J’avais prévenu mon lecteur, avec DSM 5 on est dans la caricature… Sauf que ces classements interminables médicalisent nos existences, redéfinissent nos petites anomalies en tant que pathologies et les lignes de démarcation entre « non pathologique » et « pathologique » s’inscrivent dans un no man’s land. Car si DSM indique que la gourmandise répétée est un trouble, il ne dit rien pour définir ce qu’est la gourmandise… Il ne dit pas la norme qui est pourtant sous-jacente. Mais le plus interpellant, comme dans les classes de pré-maternelle, c’est la tendance à s’orienter vers l’identification du « risque », de déceler la présence potentielle d’un trouble qui n’est pas déclaré, d’anticiper « sur ce qui n’est pas » en partant de l’hypothèse que « cela pourrait être, advenir ». A voir les difficultés que posent un signe diagnostique présent de la maladie, on peut s’inquiéter de l’étiquetage des signes « à venir » »…

Autrement dit, le bien portant est un malade qui s’ignore pour reprendre la formule de Jules Romain dans son Knock ou le triomphe de la médecine (ce qui nous ramène dans les années 20…). Alors qu’à l’orée du 19ème siècle la psychiatrie comptait six grandes maladies mentales, le D.S.M 5 en annonce plus d’une centaine. Il ne fait pas de doutes que les formes de la maladie mentale sont le reflet de la société dans laquelle elle s’exprime (ce que montre le film Jimmy P d’Arnaud Desplechin fondé sur les travaux de G. Devereux). Alors que l’excès de classement ne semble étonnement pas avoir trouvé sa place dans les descriptions pathologiques du DSM 5, le « tout évaluation » qui en est le corolaire poursuit le chemin au bout duquel nous ne pouvons trouver que la « norme ».

Ce monde de la « norme » et du « contrôle » que décrivait le philosophe Michel Foucault, cette norme qui s’engouffre dans la faillite des grands récits. Il ne saurait y avoir de société humaine sans maux, on peu imaginer comme juste retour des choses que le D.S.M 5 soit un symptôme de nos sociétés. Car au-delà de ses anecdotes descriptives et ses caricatures, D.S.M 5 induit une perspective anthropologique, de civilisation. Et cela sous les apparences simples et presque rassurantes du classement… Classez, classez, il en restera toujours quelque chose pourrait-on dire en paraphrasant la formule de Francis Bacon.

Éditorial de Philippe BIGOT
novembre 2013